Paysans

"Dans un pays comme le nôtre, la restauration des campagnes doit passer avant tout."
(Charles Maurras)

  Charles Maurras, comme le voudrait certains, n'était-il que ce théoricien désincarné, commentant l'actualité au jour le jour, et dont l'enseignement se réduirait à quelques grandes lignes de pensée, auxquelles on rend volontiers hommage, mais sans prise directe sur les hommes de tous les jours?
  Il n'est que de puiser au hasard des pages écrites par Maurras, de picorer dans ses livres, de butiner même dans la collection de ses articles, pour cueillir ça et là, quelques phrases, quelques formules, quelques démonstrations qui gardent intégralement leur actualité et collent aux problèmes de l'heure d'une façon déroutante.
  Déroutante parce que la justesse de vue de Maurras nous surprend chaque fois, aussi fidèle soit-on à sa pensée, aussi instruit soit-on du détail de ses écrits.
  Déroutante plus encore parce que tout s'est passé et continue de se passer comme s'il n'avait pas dénoncé le mal et montré les chemins de la guérison :

  "Aucune chose humaine ne saurait subsister en l'air dans des conditions inhumaines, il est urgent d'y parer de toute façon. Ceux qui se plaignent que l'on parle trop des paysans peuvent avoir raison, mais celui qui dit que l'on fait trop pour eux a certainement tort.
  En dépit de 'exode, et de ces villages abandonnés, si cruels pour qui traverse certaines régions de nos Alpes, il reste vrai qu'une vaste paysannerie est encore debout en France, le nombre en est demeuré tel qu'elle peut encore composer le fond de la race. C'est la campagne qui donne sa valeur au reste, c'est d'elle que proviennent cette énergie dans la patience, ce génie dans l'effort constant."

  Sans doute, rétorqueront nos bons apôtres, mais tout cela demeure du domaine des idées générales, nous sommes loin de la réalité quotidienne, loin de la colère des producteurs de lait et des inquiétudes des producteurs de viande.
  Que dire alors à la lecture des lignes suivantes :

  "Si l'intérêt public exige la protection du produit, a fortiori impose-t-il la protection du producteur, et surtout de ce que produit le producteur, du tronc et du toit domestiques, du sang et du sol paternels! Une partie considérable de nos lois organiques est à refaire de ce point de vue nouveau. On y vient, mais cahin-caha. Il faudrait aller vite, mais les profonds préjugés démocratiques, autant que les lenteurs du char mérovingien de la démocratie s'y opposent très puissamment."

  Ces lignes ont paru dans l'Action Française du 29 juillet... 1923! Que dit-on d'autre aujourd'hui? Chez les agriculteurs quand on revendique pour ce qu'il est convenu d'appeler la parité? Dans les millieux officiels, quand on affirme que c'est moins aux produits que l'on doit s'intéresser qu'aux producteurs? Les Pouvoirs publics ont magiquement redécouvert cette vérité avec bientôt un demi-siècle de retard sur Maurras. Il pouvait bien se moquer du char mérovingien de la démocratie!
  Et quand on sait les débats qui animent les dirigeants du secteur coopératif, quand on sait les troubles qui naissent des nouvelles formules d'exploitation en commun que l'on arrive mal à saisir, à définir, à maîtriser, quand on sait les attaques directes mais surtout perfides que subit le droit de propriété, comment ne pas être étonné, au sens profond de terme, par ce passage auquel on ne saurait aujourd'hui retrancher un mot :

  "Je ne perdrai pas mon encre à faire l'éloge de la propriété individuelle. Mais je dirai, après des hommes de hautes expérience, et d'après l'expérience même de l'histoire, que la propriété collective est souvent un auxiliaire et une défense du plus haut prix pour la propriété individuelle.
  Il ne faut pas confondre propriété d'Etat et propriété collective. Ce n'est pas du tout la même chose. Les biens des familles, des communes, des corporations et des confréries, les biens du clergé n'étaient pas propriété de l'Etat. Ils faisaient la force de la vieille France. Quand on les a nationalisés (mot menteur qui voulut dire étatisés), puis ignoblement individualisés, les charges budgétaires ont centuplé et notre avoir civique a dégénéré. L'antipatriotisme lui-même a tiré son origine de là. J'ai toujours été pour la reconstitution de ces propriétés collectives. Et si le syndicalisme y parvient, vive le syndicalisme!"

  Ces lignes datent de 1908...
  Et s'il a projeté sa clarté sur les problèmes complexes qui bouleversent le monde agricole. Maurras n'en a pas pour autant perdu le sens de l'humain, comme on voudrait nous le donner à croire.
  Ce n'est pas pour rien qu'il a su déceler et exalter les vertus paysannes dans Jeanne d'Arc. Ce n'est pas par hasard qu'il a campé en quelques lignes le paysan, tel qu'il est encore, tel qu'il sera toujours, si on ne l'asservit pas demain à quelque kolkhoze :

"Il s'est battu avec les hommes comme il se bat avec les choses ; il a construit sa victoire avec le même effort régulier et obstiné dont il taille ses vignes ou prépare ses moissons. Gai? Vif? Moqueur? Diseur de fariboles ou chanteur de chansons ou danseur de bourrées? Tout ce que l'on voudra, mais attaché à sa besogne cramponné, presque prosterné sur les creux et les saillies de la terre-mère avec l'avidité de l'enfant qui tète ou de l'amoureux qui étreint."

  Oui, Maurras connaissait bien les paysans et reste toujours près de leurs problèmes puisque, en cette matière comme en tant d'autres, les princes qui nous gouvernent n'ont pas voulu entendre ses avertissements non plus que tenir compte de ses recommandations.

Paul Serry