La décentralisation, la renaissance des corps intermédiaires, la restauration des libertés locales, provinciales sont au coeur de notre projet politique. Nous voulons mettre un terme à l'ébranlement maladif qui secoue depuis deux siècles notre civilisation et arracher la personne humaine à l'anonymat d'une condition grégaire.

  Mais nous ne nous faisons aucune illusion : pas plus que la famille, réduite aujourd'hui au seul couple conjugal, les grands corps historiques n'ont conservé les capacités d'intégration susceptibles de remédier durablement au déracinement contemporain. Ils n'ont plus assez d'emprise sur l'individu pour le contenir dans un réseau serré de relations sociales.
  Est-ce à dire que le mal est incurable ? Certainement pas. Disons seulement qu'il faut trouver de nouveaux modes d'associations de nature à relayer et amplifier l'action stabilisatrice des anciennes infrastructures communautaires.

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  Responsabiliser la société civile

  Nous voulons démanteler l'édifice bureaucratique, et restaurer une société à visage humain, où le secours et l'assistance, la charité et la redistribution, ne soient pas une aumône lâchée par un Etat sans visage, mais le produit chaleureux d'une véritable solidarité. Il est clair pour nous que la solution aux grands problèmes de notre temps passe, à égale distance de l'anarchie libérale et de l'étouffement étatique, par une responsabilisation accrue de la société civile. Ces responsabilités, les autorités locales ne pourront jamais les assumer seules : leur rigidité géographique conduirait très vite à la sclérose. Il faut pouvoir s'appuyer sur des intermédiaires plus souples, et surtout, plus étroitement connectés aux fluctuations permanentes du microcosme économique.
  L'économie étant l'obsession de notre temps - et cette tendance ne semble pas près de s'inverser - le renouveau associatif n'aura d'effet que s'il se développe dans le champ des activités productrices, et admet pour unité dé base le groupe professionnel.
  On sait que pour assumer leur fonction formatrice, les groupes organiques doivent embrasser la plus grande partie de l'existence de l'individu. Le groupe professionnel a sur tous les autres le double avantage d'être de tous les instants et de tous les lieux, et d'agir sur la personne de façon non pas intermittente, mais continue. II suit le travailleur tout au long de sa carrière et de ses déplacements, l'entoure pour autant qu'il est inséré dans les mécanismes économiques, c'est-à-dire dans presque toutes ses occupations, et s'identifie largement à ce qu'il considère être son destin. Face au déclin des anciennes solidarités, on voit mal quelle autre structure pourrait prétendre à une telle efficience.
  Ce qu'on appelle déracinement est avant tout une crise des valeurs. Faute de règles auxquelles conformer ses actions, l'individu s'anéantit dans un sentiment de vacuité. Mais aucune règle n'est gratuite. Toute discipline procède de la soumission à une nécessité vitale. En d'autres termes, on ne se plie aux caprices d'une organisation que si on lui doit les conditions de sa substance. C'est ce qui explique la crise de la famille, dont le poids moral est aujourd'hui disproportionné par rapport à la fonction économique. C'est aussi ce qui fait que le groupe professionnel apparaît comme la seule chance de réconcilier l'homme avec sa condition sociale. Assis sur de solides réalités fonctionnelles, il "tient" assez fermement le producteur pour l'entraîner dans le torrent de la vie communautaire, l'éveiller au souci du bien commun, et lui faire prendre conscience d'une fin qui lé dépasse dans l'espace et dans le temps.

  Moraliser l'économie

  Or l'idée d'une profession organisée est indissolublement liée, dans la tradition politique occidentale, à l'idée de corporation. Contrairement aux idées reçues, la corporation n'est pas seulement un organe de régulation de l'économie. Sa fonction est aussi, et surtout, morale. La corporation, c'est ce par quoi l'économie échappe aux ressorts du matérialisme, à la tyrannie de l'égoïsme et de l'intérêt. C'est une "grande famille" qui tire les travailleurs de leur état d'isolement morbide et les réunit en une fraternité humaine et spirituelle. Grâce à elle, l'effort individuel est orienté dans un sens collectif. Elle rompt l'état d'anomie qui est le propre du marché, dicte des règles et une éthique qui adoucissent les mécanisme de concurrence, et rend à chacun le sens du devoir et de la communauté.
L'action corporative n'est donc pas un gadget idéologique. A l'heure où l'hégémonie économique a imposé son empreinte à tous les compartiments de la vie sociale, elle nous apparaît comme l'unique modalité spécifiquement moderne de regroupement associatif. Dans la cité monarchique, elle sera amenée à jouer un rôle central et fondateur.


  L'autogestion des ressources collectives

  La corporation doit être le cadre semi-public de l'autogestion des ressources collectives. L'État doit lui rétrocéder les assurances-maladies et les assurances-chômage, la formation professionnelle et le régime des retraites, ainsi que la plus grande partie de ses fonctions réglementaires. Plus proche de ses administrés et plus directement liée à leur destins individuels, elle atténuera le formidable gaspillage de l'administration, et saura substituer une solidarité tangible aux mécanismes abstraits et de plus en plus illisibles de redistribution. En régime corporatif un maçon ou un sidérurgiste malade ou au chômage reste avant tout maçon ou sidérurgiste ; il conserve jusque dans le dénuement un état et une dignité, et ne se laisse pas gagner par le sentiment d'être un laissé pour compte. La fidélité à une tradition vivante établit une continuité entre le présent, le passé et l'avenir à laquelle chacun peut se rattacher comme à une bouée de sauvetage.
  Nos adversaires brandiront bien sûr l'épouvantail du blocage, de la paralysie et du monopole. Le corporatisme apparaît souvent poussiéreux et archaïque. C'est une erreur de perspective. Si la vieille corporation, étroitement locale, fermée à toute influence du dehors était devenue un non-sens dans un champ économique unifié, une association plus vaste, répandue sur l'ensemble du territoire et articulée en sous-groupes mobiles, risquerait beaucoup moins de sombrer dans la routine. Perpétuellement agitée de courants contradictoires, elle réagirait instantanément aux fluctuations des besoins et des idées.
  La responsabilisation des groupes professionnels doit constituer au contraire un facteur décisif de progrès social. En multipliant les thermomètres et les indicateurs en prise directe sur les problèmes du monde du travail, en développant l'esprit de sacrifice et de solidarité des citoyens, elle aidera à désengorger l'Etat-Providence et à débloquer une situation de crise. Le corporatisme n'est sans doute pas le remède-miracle qui palliera les soubresauts de la conjoncture internationale, mais son action compensatoire correspond précisément aux carences des sociétés postindustrielles, confrontées aux conséquences sociales de deux siècles d'individualisme et de "progrès" mal maîtrisé. Pour l'État, le recours à l'autogestion communautaire est peut-être le dernier espoir d'échapper à la banqueroute et à l'implosion. C'est à lui de donner le signal de la réforme. Les premières corporations ont été instaurées au Moyen-Age dans le but de réconcilier les droits de l'âme et les impératifs de la production. Ce qui était nécessaire au XIIème siècle l'est plus encore aujourd'hui. Le développement prodigieux des fonctions économiques a relégué au second plan toutes les autres activités humaines. Une activité qui a pris une telle place dans l'ensemble des fonctions sociales ne peut rester plus longtemps désorganisée sans qu'il en résulte pour l'ensemble de la société un déséquilibre fatal.

" La corporation est comme la commune, un Etat dans l'Etat, c'est-à-dire qu'elle est liée à lui par un contrat moral comportant des attributions et des obligations réciproques. Le pouvoir public ne lui dicte pas ses règles, mais il les homologue pour les maintenir dans la sphère d'une utilité propre qui ne soit pas au détriment de l'utilité publique, en même temps qu'il en protège l'application contre des difficultés matérielles ou des oppressions du dehors. S'agit-il non plus seulement de conserver, mais de promouvoir des corporations, comme chez nous en ce moment, l'action du pouvoir public doit être pleine de sollicitude ; son rôle est alors celui d'un tuteur vigilant, qui supplée par lui-même aux soins administratifs Que ne peut encore prendre son pupille et qui prévoit et prépare son avenir. Ont-elles atteint leur maturité, le pouvoir public ne se fait plus sentir que par la promulgation de lois qui coordonnent ces nouvelles forces autonomes avec l'ensemble des institutions sociales et politiques."

René de la Tour du Pin